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Des dieux à la vigne : l’influence romaine sur le vignoble bourguignon


Interprétation graphique d'un dieu Gallo-Romain
Interprétation graphique d'un dieu Gallo-Romain

Avant les sarments bien taillés et les clos aux murets réguliers, la vigne en Bourgogne poussait librement, parfois cultivée à petite échelle, souvent associée aux divinités celtiques et aux rythmes de la nature. Mais avec l’arrivée des Romains, tout change : les cultes, les paysages agricoles, le rapport à la vigne – et jusqu’à certains noms de lieux comme Romanée – trouvent leur origine dans cette période charnière où la Gaule devient Gallo-Romaine.


Avant Rome : une vigne sauvage et sacrée

Les peuples gaulois, notamment les Éduens et les Lingons en Bourgogne, pratiquaient déjà la viticulture, mais de manière rudimentaire. La vigne était semi-sauvage, taillée sommairement, utilisée pour produire un vin parfois épais, parfois fermenté avec du miel ou des aromates, souvent réservé aux élites ou aux rituels.

Ce vin primitif n’était pas une simple boisson : il était offert aux dieux, versé dans les sols, partagé lors des fêtes de saisons comme Beltaine (printemps) ou Samhain (fin des récoltes).


Des divinités de la terre et de la

boisson

Le panthéon celte ne possédait pas une divinité unique du vin comme Bacchus, mais plusieurs dieux et déesses jouaient un rôle dans les cycles de la terre, la fécondité, la nourriture et parfois la boisson :

  • Sucellos, le « bon frappeur », portait un maillet et une cruche : dieu de l’abondance, il veillait sur les récoltes et peut-être aussi sur la vinification.

  • Nantosuelta, sa compagne, symbolisait la maison, le foyer, les eaux nourricières – une figure protectrice des terres cultivées.

  • Les Matres (ou Matronae), ces déesses-mères souvent représentées par trois, veillaient sur la fécondité des sols, des femmes et des cultures. On retrouve leur culte dans plusieurs sites bourguignons.

  • Epona, bien que déesse des chevaux, incarnait aussi la prospérité rurale et la maîtrise de la nature domestiquée.

  • Enfin, Cernunnos, dieu cornu, présidait aux forêts, aux bêtes sauvages, à la vie foisonnante, image d’un monde naturel que l’homme ne contrôle qu’en partie.

Ces divinités étaient honorées dans les forêts sacrées, près des sources ou sur les hauteurs, dans une religion sans temples de pierre mais profondément liée au cycle des saisons et de la terre.

L'arrivée des Romains : rationaliser, cultiver, civiliser

Avec la conquête de la Gaule par Jules César (-58 à -51), une transformation en profondeur s’amorce. Les Romains introduisent :

  • Des cépages nouveaux, adaptés à la vinification structurée.

  • Des techniques de taille, pressurage, et de conservation.

  • Une volonté de domestiquer le paysage : la vigne devient régulière, parcellaire, cadastrée.

Mais les Romains ne détruisent pas les cultes locaux : ils les assimilent. C’est l’époque de l’interpretatio romana : les dieux celtes deviennent des versions locales de dieux romains.

  • Sucellos est parfois associé à Silvain ou Bacchus, son maillet devenant un outil symbolique du cultivateur.

  • Les Matres se retrouvent mêlées à Cérès (déesse des moissons).

  • Et surtout, Mercure, très vénéré en Gaule (sous son nom celte Lug), devient le dieu des commerçants, des échanges, donc du vin circulant sur les voies romaines.

Des temples mixtes apparaissent, des stèles bilingues, et les sanctuaires ruraux se multiplient, souvent en lien avec des domaines agricoles. Le vin, désormais produit en quantité, est utilisé dans les rites funéraires, les offrandes, et les banquets communautaires.


Romanée : un nom, une mémoire romaine

Le nom Romanée, si emblématique aujourd’hui dans le monde du vin (Romanée-Conti, Romanée-Saint-Vivant…), dérive directement de l’occupation romaine.

Il provient du latin "Romanice" ou "villa romana", désignant une propriété gallo-romaine exploitée selon les normes romaines. Ces domaines étaient souvent dotés de pressoirs, de bassins de fermentation, et de temples de culte.

Ainsi, la Romanée d’hier était probablement un fonds viticole bien organisé, sous le contrôle d’une famille romanisée, associant à la fois production agricole, cultes syncrétiques et réseaux commerciaux (vers Lugdunum – Lyon, Autun ou Vesontio – Besançon).


Héritage invisible, mais vivant

Si peu de traces physiques de cette époque viticole nous sont parvenues, les noms de lieux, les anciens cadastres, les rituels agricoles restés dans les traditions populaires, et la permanence du vin comme fruit sacré de la terre témoignent de cette histoire.

La vigne bourguignonne, si raffinée aujourd’hui, garde ainsi, dans ses racines, un écho des offrandes celtes, des temples gallo-romains, et du souffle des dieux oubliés qui veillaient sur les coteaux avant même que l’on parle de Grands Crus.

 
 
 

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